Interview

Interview : Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero (09/2015)

1915. Tout juste arrivé à Panama aux côtés de Raspoutine, après ses aventures dans le Pacifique et en Amérique du Sud, Corto Maltese est déjà sur le départ ! Cap sur San Francisco et son Exposition internationale, où il espère retrouver un ami de longue date, l’écrivain Jack London. Las ! L’auteur mélancolique de L’Appel de la forêt a déjà mis les voiles pour Mexico, afin de couvrir la révolution de Pancho Villa. Il a néanmoins laissé derrière lui un dernier message, priant Corto de remettre une lettre à une certaine Waka Yamada, ancienne star de saloon à Dawson City, durant la ruée vers l’or, reconvertie en militante contre la traite des blanches en Alaska. Voilà l’aventurier en route pour un long périple dans les étendues glacées et sauvages du Grand Nord, un voyage semé de périls et de menaces sans nom. Car sous le soleil de minuit rôdent bien d’autres prédateurs que les loups et les ours…

Entretien avec les auteurs

Comment est né ce projet de reprise de Corto Maltese ?

Juan Díaz Canales : C’est assez simple : Patricia Zanotti, directrice de Cong S. A., la société détentrice des droits d’Hugo Pratt, me l’a proposé. On se connaissait depuis longtemps puisqu’elle était l’éditrice de Blacksad en Italie. Un jour, elle m’a demandé : pourquoi ne pas reprendre ce personnage ? Je n’ai pas hésité pour accepter ! Et quand on m’a demandé avec qui je souhaitais travailler, j’ai proposé le nom de Ruben parce qu’il était pour moi le choix idéal. D’une certaine façon, c’est un héritier, non pas de Pratt en tant que tel, mais de sa façon de faire de la bande dessinée, de comprendre l’aventure. Et il est aussi dans le même registre graphique. En plus, on est des amis, on se connait et on voulait faire quelque chose ensemble, alors je lui ai dit : pourquoi ne pas m’accompagner dans cette aventure ?

Comment avez-vous réagi quand on vous a proposé de reprendre ce personnage ?

Rubén Pellejero : J’ai d’abord cru que c’était une blague, avant de comprendre que ce projet était sérieux. À ce moment-là, beaucoup d’émotions m’ont traversé. J’ai réfléchi presque une semaine avant de répondre, car je savais que c’était un projet magnifique mais aussi un risque pour moi. Finalement, la possibilité de reprendre un tel personnage était plus forte et j’ai dit a Juan : « OK, lançons-nous dans cette aventure ! »

Juan Díaz Canales : Pour moi, c’était clairement de la joie. Je suis depuis toujours un passionné de Corto Maltese, j’ai développé au fil des ans une relation très forte avec les personnages. Reprendre Corto, c’est pour moi comme travailler avec un vieil ami.

Qu’est-ce qui fait de Corto Maltese un personnage si extraordinaire ?

Juan Díaz Canales : Pour moi, c’est un personnage encore d’actualité, un personnage presque nécessaire. Il incarne une forme d’idéalisme. À un moment critique, où les civilisations s’opposent face à face et se remettent en question, on trouve des œuvres comme Corto Maltese. Attention, Corto n’est pas un missionnaire, et il ne rechigne pas à la bagarre quand c’est nécessaire. Il peut être individualiste, mais s’inquiète néanmoins du sort réservé aux minorités, des problèmes de son temps, et ne cède jamais aux sirènes du pouvoir et des puissants.

Rubén Pellejero : Il développe une attitude exemplaire face à la vie, celle d’un sage, d’un philosophe, qui se double d’une présence très charismatique. C’est en réalité un personnage très moderne, et sacrément sexy ! Mais ça, c’est du aussi au dessin magnifique de Pratt…

Qu’a-t-il de particulier justement, ce dessin ?

Rubén Pellejero : Ce qui m’intéresse beaucoup chez Pratt, c’est le contraste, cette expression très forte du noir et du blanc. Je suis un dessinateur de la vieille école, et quand j’ai commencé, c’est d’abord le noir et blanc qui m’intéressait, je ne suis venu à la couleur qu’après. Avec Corto Maltese, je retrouve le plaisir de dessiner le noir et blanc, c’est magnifique pour moi. Car le noir et blanc raconte les histoires de manière différente, avec des émotions nouvelles.

Le dessin d’Hugo Pratt a aussi beaucoup évolué d’un album à l’autre. Comment avez-vous choisi la meilleure manière de dessiner Corto ?

Rubén Pellejero : Hugo Pratt dessinait comme s’il écrivait, il est donc difficile de chercher à le suivre ou à l’imiter. J’ai d’abord voulu respecter le graphisme de La Ballade de la mer salée, puis j’ai change d’avis. Copier le style de Pratt, reproduire la magie de son dessin, c’était trop difficile. J’ai préféré opérer un mélange de différentes époques, et rester fidèle a l’esprit de Pratt avant tout.

Juan Díaz Canales : C’est la même chose pour le dessin que pour le scénario : notre but était de retrouver l’ambiance, la poésie de Corto. Sans oublier pour autant que nous sommes, nous aussi, des auteurs, avec des choses à apporter.

« Votre » Corto Maltese est-il donc différent de celui d’Hugo Pratt ?

Juan Díaz Canales : Le personnage de Corto est si immense qu’il nous a semblé possible de le nourrir de choses nouvelles, de dépasser le sens que lui donnait Hugo Pratt. Et d’autres, après nous, pourront encore l’enrichir de leur vision ! Corto Maltese est un classique, et les classiques sont faits pour être réinventés et vivre de nouvelles aventures.

Parlons justement de cette nouvelle aventure ! Pourquoi avez-vous décidé de la situer dans le Grand Nord canadien, en 1915 ?

Juan Díaz Canales : L’éditeur italien de Corto Maltese, Luca Romani, avait brossé un petit synopsis en ce sens, que j’ai trouvé très intéressant. 1915, c’est juste après La Ballade de la mer salée, et c’est en pleine Grande Guerre, une des périodes les plus denses, avec une chronologie très pointue, donc pour moi c’était parfait. Quant à l’évocation du Grand Nord, elle proposait un genre de paysage cher à Pratt.

L’album s’ouvre par une scène de rêve. Comme si Corto devait se réveiller après vingt ans de sommeil…

Juan Díaz Canales : Le rêve est une thématique vraiment importante dans le parcours de Corto. Ce n’était donc pas anodin pour moi de commencer par là, avec un rêve et un poème. Comme pour le dessin, il ne s’agit pas de copier la structure des précédents albums, mais de rappeler ce qui est important pour Corto. C’est le cas aussi de l’amitié, avec Raspoutine, ou avec Jack London, un personnage emblématique de la série croise dans La Jeunesse de Corto Maltese. Jack London lui a transmis la flamme. Dans Sous le soleil de minuit, il est presque mourant alors que Corto est au sommet de sa jeunesse. C’est très symbolique pour moi et ça apporte beaucoup à l’histoire.

On suit ensuite une intrigue complexe, peuplée de personnages hauts en couleurs, dont certains véridiques, comme Matthew Henson ou Joe Boyle. C’est ça, l’esprit Corto ?

Juan Díaz Canales : C’est un parti pris, pas seulement pour reconnaître un album Corto, mais pour ancrer l’histoire dans une réalité prenante, qui déborde le cadre de l’album. Hugo Pratt savait proposer une prose intelligente, qui ne faisait pas l’économie de la complexité. Ici, nous évoquons des luttes nationales et coloniales, sans toutefois postuler que l’Empire anglais était nécessairement mauvais par exemple. Le plus important, c’est de mener une réflexion sur la condition humaine, sur le pouvoir, sur l’idéalisme. Et cette réflexion peut être menée y compris à l’intérieur d’une petite tribu inuit.

C’est un album mené à un rythme plus rapide que ceux d’Hugo Pratt. C’était un choix délibéré ?

Juan Díaz Canales : Nous voulions proposer un récit d’aventure, ou s’enchainent sans heurts les évènements. Le vrai défi pour moi a donc été de trouver le rythme adéquat, de respecter la structure précise du récit d’aventures. Jusqu’à un final explosif.

Rubén Pellejero : Je connais bien les codes de l’aventure, grâce à mon travail sur Dieter Lumpen, mais c’est plus difficile avec Corto. Car tout le monde s’attend à retrouver le personnage qu’il a connu. La plus grande difficulté pour moi a été d’exaucer leurs vœux, de proposer une vision de Corto qu’ils puissent reconnaitre, sans pour autant en livrer une pâle copie.

Est-ce que qu’un lecteur qui n’a jamais lu Corto Maltese peut commencer par votre album pour le découvrir ?

Juan Díaz Canales : J’espère bien ! Et j’espère surtout que cet album mènera de nombreux lecteurs vers Pratt. Car si Corto Maltese est devenu une icône, trop peu de gens l’ont vraiment lu. Si notre travail sert à quelque chose, c’est à mieux faire connaitre cette série fondamentale, l’une des plus importantes de la littérature de voyage avec Conrad ou Stevenson.

Avez-vous déjà envie de vous lancer dans un second album ?

Rubén Pellejero : Bien sûr ! On a commencé à y réfléchir. J’ai envie de dessiner Corto dans les endroits qu’il n’a pas encore visités – même s’il n’y en a plus tant que ça ! New York, pourquoi pas ?

Juan Díaz Canales : Encore une fois, l’idée n’est pas de copier Hugo Pratt, mais de proposer quelque chose de nouveau. Pratt a dessiné toute sa vie ses voyages en Argentine, en Sibérie, en Afrique... C’était un libertaire, comme Corto, qui a fait ce qu’il a voulu de son personnage, sans cadre et sans contraintes. Et qui nous a donné la liberté de le faire vivre à nouveau. C’est pour cela que nous respectons le nom et l’héritage de Corto, tout en assumant de prendre des libertés. Pouvoir créer un album à partir d’un personnage si respectable, c’est un véritable cadeau.