Interview

Archive Interview : Amir et Khalil nous parlent de « Zahra’s Paradise »

Amir et Khalil, les auteurs de la bande-dessinée Zahra's Paradise et du blog du même nom, présentent leur travail et l'origine de leur blog dans une interview réalisée pour Casterman.

 

Casterman : Qui a eu l’idée originale de Zahra’s Paradise, et pourquoi ?

Amir : Khalil, Mark (Mark Siegel, éditeur américain de Zahra’s Paradise, ndlr) et moi sommes comme trois souris aveugles. Aucun d’entre nous n’était capable de discerner la totalité du projet dès le départ, mais entre nous trois, nous avions cette intuition que quelque chose était sur le point de voir le jour.
Auparavant, nous avions projeté de réaliser une bande-dessinée satirique sur le gouvernement iranien (qui se serait intitulée Le journal secret d’Ahmadinejad), beaucoup plus légère, mais avec les manifestations et les tragédies de juin 2009, l’Histoire nous a en quelque sorte forcés la main et nous nous sommes sentis dans l’obligation de faire, plus sérieusement, œuvre de témoignage.
Pour moi, Zahra's Paradise est la somme totale d’un grand nombre d’échecs. J’avais, pendant trente ans, essayé de comprendre ce qui était arrivé en Iran quand j’avais 12 ans, en 1979. La révolution, les exécutions, l’exil. Tellement de choses avaient changé brusquement. Et mon sentiment de perte était immense. Tout ce que j’avais connu en Iran s’était écroulé. Du jour au lendemain, tout ce qui en Iran était doux, tendre et intime avait disparu. De tout cela, il ne restait plus que la mémoire. C’est comme si le temps s’était figé : il y avait l’Amir en dehors de l’Iran et celui qui était resté en Iran, coincé, refusant de partir. Tout ce que j’étais, je le devais à l’Iran. Je venais d’Iran, j’appartenais à l’Iran. Malgré cela, Khomeini et son Iran à lui avaient rejeté tout ce que nous avions été jusqu’alors comme corrompu et impur. Une condamnation à mort planait au-dessus de tous ceux qui, comme nous chiens impurs, auraient osé retourner sur place.
Bien sûr, j’ai fait nombre de tentatives formelles pour comprendre la révolution iranienne : étudié l’histoire intellectuelle et sociale, l’histoire islamique, pris toutes sortes de cours inachevés sur la Révolution française, la guillotine, et les élucubrations de Foucault. Mais au bout d’un moment, devenir un universitaire m’a semblé vain – et si loin de l’Iran, si loin de la vie. Alors j’ai quitté Harvard, et ma côte sociale a chuté. Ensuite, j’ai essayé de lancer une organisation de droits de l’homme et collecté des douzaines de signatures de grands universitaires en faveur de la libération des prisonniers de conscience iraniens. Là aussi, j’ai échoué. Personne ne voulait faire confiance à un jeune militant des Droits de l’Homme. Alors je me suis embarqué pour l’Europe où, par la force des choses, j’ai fini comme inspecteur dans une usine de limonades. J’ai trouvé ça si insupportable que j’ai plié bagage pour l’Afghanistan. Mais même là, comme enseignant coopérant, j’ai échoué. S’ensuivit alors un job de journaliste, mais là encore, pas de Pulitzer. Et puis finalement, il y a eu la perte de mon jeune frère, juste avant les manifs de 2009.
Au bout du compte, ces décennies d’échec ont finalement débouché sur Zahra’s Paradise. Toutes ces fausses routes et impasses qui semblaient si décousues se sont recomposées pour créer Zahra's Paradise. Il m’est apparu que tout ce que j’avais ressenti comme pertes était en fait un don. Je savais ce que c’était que d’aimer, de chercher et de perdre un frère, et j’en savais plus que je ne l’avais réalisé sur la prison d’Evin ; mon expérience dans l’industrie, faisant la chasse aux cannettes endommagées, me rendait beaucoup plus claire la trajectoire de tant d’Iraniens à travers un système de justice pervers, et je pouvais enfin me venger de toutes ces pompeuses universités qui coupaient les cheveux en quatre à longueur de journée. Je pouvais maintenant, avec l’aide de Khalil, combiner art, histoire et technologie pour me reconnecter avec l’Iran – sinon en réalité, du moins à travers la fiction.
Et tout cela devenait possible grâce à Khalil et Mark—les deux autres souris qui étaient capables d’imaginer le même Iran que moi.

Casterman : Amir et Khalil, existait-il un lien professionnel ou personnel entre vous avant Zahra’s Paradise ?

Amir : Khalil et moi avons fait connaissance quand j'étais journaliste. Nous avons découvert que nous avions aussi un vieil ami commun. Plus tard, je lui ai rendu visite à son atelier et j’ai été fasciné par son art : sa sculpture, ses céramiques, ses dessins, m’ont tous touché. Et puis, il y a eu aussi les manières très « vieux monde » de Khalil, une hospitalité gracieuse qui me rappelait l’Iran dans lequel j’avais grandi. Je me suis tout de suite senti inspiré en sa présence, et j’ai ressenti une connexion humaine profonde, de reconnaissance et de confiance, comme si nous retrouvions ensemble un temps révolu. Il ne nous a pas fallu longtemps pour devenir co-conspirateurs.
En tant que réalisateur de documentaires, j’ai toujours trouvé difficile de capturer une histoire par la caméra. C’est très compliqué, très coûteux. Avec Khalil, tout devenait différent. Il est capable de restituer toute une histoire avec un simple crayon. Un crayon ! Tu veux Téhéran ? Voici Téhéran! En quelques secondes. Pas de caméra, pas d’hélicoptère. En Khalil, j’ai trouvé plus qu’un collaborateur : une façon de transformer l’imagination en réalité – à travers son art. Quel que soit ce que nous imaginons ensemble, le résultat surpasse presque toujours ce que nous avons rêvé.

Casterman : L’histoire que retrace Zahra’s Paradise s’inspire-t-elle de faits réels, et si oui dans quelle mesure ?

Amir : Lorsque Khalil et moi avons décidé de nous jeter corps et âme dans Zahra’s Paradise, notre intention originale était de raconter l’histoire véridique d’une mère iranienne dont le fils a été tué au cours des troubles de 2009. Mais se focaliser sur une authentique famille iranienne nous aurait posé toutes sortes de contraintes. D’abord, un problème de sécurité : ne pas exposer une famille particulière à la colère des autorités. Ensuite, un problème de recherche : comment réussir à collecter tous les faits correctement ? Troisièmement, comment ne pas involontairement offenser cette famille, au cas où nous commettrions de petites erreurs factuelles ici et là ? Il y avait aussi les limitations de temps et d’espace : nous n’avions que quelques mois pour produire cet ouvrage avant que le monde n’oublie ce que s’était passé en 2009. Sans compter les contraintes de budget.
Alors, au lieu de produire un travail documentaire, nous avons décidé de produire une fiction basée sur un collage d’évènements, tous vécus et véridiques. Donc, effectivement, dans Zahra’s Paradise, chaque page, chaque image et chaque parole ont été inspirées par les manifestations de juin 2009, par le courage, l’humour, la souffrance et le génie du peuple iranien.

Casterman : L’éditeur américain de Zahra’s Paradise, First Second Books, a apparemment joué un rôle moteur dès l’origine de ce projet. Lequel exactement ?

Amir : Mark Siegel, notre éditeur, n’est qu’en partie américain. Il est aussi français, du côté de sa mère. Il a été, dès le départ, plus qu’un éditeur. C’est une sorte de mystique, de derviche. Il est entièrement dévoué à son art, plein de révérence pour la vie et toujours fidèle à son intuition, à son cœur. Il a toujours cru en Zahra’s Paradise. Il possède une âme et un esprit généreux – doublé d’un sens aigu de ce qui peut marcher.

Bref, il avait une capacité à construire le soutien dont avait besoin Zahra’s Paradise, non seulement à l’intérieur même de la maison d’édition, mais dans le monde entier.

Casterman : Pourquoi avoir choisi de commencer par une diffusion numérique sur internet ?

Amir : C’était l’idée de Mark. Il voulait publier en temps réel pour permettre au virtuel et au réel de s’interpénétrer, pour que l’art puisse intervenir dans l’histoire contemporaine et devenir partie intrinsèque de la résistance iranienne.
Compte tenu du rôle d’internet comme moyen de communication permettant aux Iraniens de communiquer avec l’extérieur, s’en servir comme outil de publication nous a semblé approprié et logique. L’utilisation de ce support a permis d’éliminer une partie des contraintes que connaissent habituellement les auteurs, les dessinateurs et les éditeurs. Sur internet, les barrières de temps, d’espace et de langue séparant idées et cultures s’écroulent. Nous avons des lecteurs américains, iraniens, français, allemands, israéliens, arabes et autres qui réagissent à notre travail de façon instantanée. Cela nous a donné un grand élan.

Casterman : Vous avez adopté un rythme de publication intense, à raison de plusieurs planches par semaine sur une très longue période. Comment avez-vous vécu cette période de production acharnée ?

Khalil : Ça a été la période de travail la plus intense de ma vie. Dix-huit mois bien tassés pendant lesquels je me suis parfois demandé si je n’allais y laisser ma peau. Pas de weekends, pas de vacances, des journées de 12 à 14 heures sans répit pendant dix-huit mois. Mais le fait que notre travail ait réussi à atteindre autant de monde si rapidement m’a beaucoup aidé.

Casterman : La diffusion de Zahra’s Paradise sur le Net a rapidement suscité de très nombreuses réactions, partout dans le monde. Était-ce une surprise ?

Amir : Oh oui, une très belle surprise. Bien après qu’Obama et Sarkozy aient abandonné le peuple iranien à son sort, et bien après que les médias internationaux aient faussé compagnie à l’Iran, des gens du monde entier étaient là avec nous. D’une certaine façon, tous ces lecteurs ont aidé à soutenir l’Iran. Zahra’s Paradise n’est pas Tintin : il y a des côtés drôles et amusants, mais c’est aussi assez dur comme histoire. On demande à nos lecteurs de devenir témoins d’une histoire brutale, et qui perdure. Le fait que tant de gens de tant de pays différents nous aient rejoints nous donne de l’espoir pour l’avenir de l’Iran. L’Iran est bien plus qu’un pays du Moyen-Orient : c’est un endroit qui est présent dans le cœur de millions de gens de par le monde. Il n’appartient pas qu’aux Iraniens, mais a des amis partout, qui osent aimer sa culture, son histoire, sa poésie et son peuple. Un Iran plein de vie, malgré tout ce qui a été fait pour le détruire.

Khalil : Et nous sommes heureux de voir ce même combat s’étendre à tout le Maghreb et le Moyen-Orient.

Casterman : Y a-t-il eu des réactions en Iran proprement dit, et de quelle nature ?

Amir : Nous avons reçu beaucoup d’encouragements venus d’Iran. Des milliers de bloggeurs iraniens font tout ce qui est en leur pouvoir pour se connecter et communiquer leur message au monde extérieur. D’ailleurs, les manifs sont loin d’être finies. Que ce soit à travers Zahra’s Paradise ou autre chose, le sentiment que le reste du monde se soucie de leur sort et exprime sa solidarité est d’une importance vitale pour les Iraniens de l’intérieur. Ils ont une histoire à raconter et un avenir à reconquérir. Personne ne peut censurer ce qu’ils ont à dire.

Khalil : Nous recevons aussi une certaine quantité de mails hostiles qui nous semble provenir des autorités iraniennes cherchant à discréditer Zahra’s Paradise. Indirectement, c’est un véritable compliment pour nous. Qui nous indique que nous ne laissons pas les bourreaux indifférents.

Casterman : Le fait que vous ayez choisi de travailler sous pseudonyme, donc de manière anonyme, suggère que vous nourrissez des craintes pour votre sécurité. Est-ce le cas ?

Amir : La décision d’utiliser des pseudonymes est plus une question de prudence que de peur. Dans les dernières pages de Zahra’s Paradise, vous trouverez le mémorial de Omid : une liste de 16 901 noms de gens qui ont été tués par la République Islamique. Zahra’s Paradise n’est pas notre histoire. C’est la leur. Pour ce qui est de la peur, à la limite, la République Islamique est plus effrayée que nous. Ces gens-là auront beaucoup plus à se reprocher que nous quand la mort viendra frapper à leur porte. C’est la raison pour laquelle tant de leurs juges et bourreaux portent des masques et se cachent dans l’ombre du Guide Suprême. Nous serions prêts à révéler nos identités s’ils révèlent la leur.

Khalil : On a la trouille, disons-le franchement, car ces gens-la ne sont pas des enfants de chœur. L’important, c’est que l’anonymat nous a permis de faire notre travail en toute liberté, sans avoir à nous censurer le moins du monde.

Casterman : Disposez-vous, de par vos liens éventuels avec des lecteurs et des lectrices en Iran, d’informations fiables sur la situation politique aujourd’hui en Iran ? Quel est le paysage, quelles sont les perspectives ?

Khalil : Oui, nous sommes en contact régulier. Les Iraniens sont encouragés par tout ce qui se passe autour d’eux – les révolutions populaires des pays arabes – et ils sont fiers d’y avoir contribué de façon indirecte en fournissant une sorte de modèle aux Tunisiens, Egyptiens et autres…. Les Iraniens sont persuadés que plus il y aura de liberté et de démocratie dans leur voisinage, et plus vite leur propre lutte contre la dictature aboutira.

Casterman : Quels ont été, pour l’un et pour l’autre, les principaux enseignements – humains, professionnels, idéologiques – de cette expérience peu commune ?

Khalil : Personnellement, dessiner Zahra’s Paradise m’a plongé dans un monde très cruel, mais ça m’a aussi beaucoup appris sur l’endurance et le courage de l’espèce humaine. J’ai eu l’impression, pendant que je recherchais les scènes de torture, d’être un peu torturé moi-même. Quand j’ai dessiné la scène de pendaison, j’ai été malade pendant plusieurs jours. J’avais du mal à avaler ma nourriture et à dormir le soir. C’est donc un peu pour compenser tout cela que j’ai insisté pour qu’on ait quelques bonnes scènes de sexe et de rigolade, afin de souffler un peu et se remonter le moral !

Casterman : Vos influences artistiques, tant sur le plan graphique que sur le plan narratif ?

Khalil : Il y a eu des douzaines, peut-être des centaines. De grands dessinateurs de bande dessinée, mais aussi d’autres artistes visuels – peintres, sculpteurs, miniaturistes. Avant tout Hergé, André Franquin, Giraud et Hugo Pratt. Parmi les américains, Will Eisner, le créateur du Spirit. Et, en Afrique du Nord, le grand Slim. Le plus grand scénariste, pour moi, reste René Goscinny.

Casterman : Quel regard portez-vous, au-delà de votre cas personnel, sur la bande dessinée comme instrument de sensibilisation et de communication politique ?

Khalil : En tant qu’amoureux de la bande dessinée, j’ai toujours pensé que le 9e art était capable de servir à éduquer et à informer les gens, de 7 à 77 ans ! Un de mes oncles, quand j’étais petit, prétendait que la bande dessinée était un art mineur, pour les gosses – comparée à l’architecture par exemple –, mais c’est une idée que j’ai toujours rejetée catégoriquement. Un Hergé ou un Franquin seraient donc de moindres artistes qu’un Frank Lloyd Wright ou un Le Corbusier ? Absurde !

Casterman : Que représente pour vous la perspective d’être publiés en France sous forme de livre à la rentrée ?

Khalil : Pour moi, c’est un rêve devenu réalité. Bien que j’aie vécu toute ma vie d’adulte aux Etats Unis, tout jeune c’est la bande dessinée franco-belge qui m’a donné envie de faire de la bande dessinée. À tel point que la traduction française de Zahra’s Paradise me parait plus vraie et plus belle que l’original.

Casterman : Qu’envisagez-vous l’un et l’autre pour l’avenir ? Une suite à votre collaboration ? Toujours un travail dans l’univers de la bande dessinée ?

Amir : Absolument. Nous avons déjà plusieurs projets en tête. Nous voudrions continuer à suivre la trajectoire de Hassan, notre héros bloggeur, frère du disparu Mehdi, qui à la fin de notre histoire s’enfuit vers la Turquie comme tant d’autres Iraniens l’ont fait. Voir, à travers ses yeux, ce que fabriquent un peu les jeunes opposants iraniens exilés, et explorer les retombées de la révolution tunisienne du jasmin – et des autres révolutions arabes en cours – sur la destinée de nos personnages.
À suivre, donc.

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