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Les Moribonds : une fable politique grinçante de Florence Dupré la Tour
Avec cette fable politique grinçante, Florence Dupré la Tour rejoue la lutte des classes et la violence des rapports dominants-dominés.
C’en est bel et bien fini du temps de l’abondance. Depuis la grande contagion, les Moribonds déferlent sur les territoires dévastés. La nourriture se fait rare et un vampire se lamente en survolant Charleville- Mézières, ville sinistrée. Jadis grand seigneur, le voilà obligé de surveiller son cheptel humain menacé par les attaques de morts-vivants, convoité par d’autres vampires affamés. Seul dans ce monde à l’agonie, il doit se résoudre : il faut travailler pour survivre.
Avec cette fable politique grinçante, Florence Dupré la Tour rejoue la lutte des classes et la violence des rapports dominants-dominés. L’autrice consacrée par ses albums autobiographiques Cruelle, Pucelle et Jumelle signe de son écriture irrésistible une farce grotesque et féroce dans une ambiance de fin du monde. Mais ce carnaval délirant de sérieZ aux couleurs toxiques ramène aussi à un désastre annoncé. Face à la tragédie du réel, l’humour s’élève comme un dernier rempart, un guide de survie en territoire zombie.
Par amour du genre
Florence Dupré la Tour a toujours aimé les histoires de vampires et de zombies. Romans, films, séries, pour elle, « le récit de genre, qu’il soit sérieux ou parodique, est une manière réjouissante de proposer une lecture du monde et de mettre en scène les angoisses. Il est facilement politique sans être militant ». Cet appétit pour le genre vient se greffer en complément du cycle de ses albums autobiographiques, laboratoire d’analyse des conditionnements intimes, qu’elle poursuit parallèlement. En témoigne la parution simultanée des albums Les Moribonds chez Casterman et Jeune et fauchée chez Dargaud, dans lequel elle revient sur ses débuts d’autrice de bande dessinée et sur son expérience de la pauvreté. « Ce sont deux albums qui traitent du déclassement. Ils sont complémentaires. Avec l’autobiographie, je focalise sur l’intime, sur l’expérience vécue sur l’esprit et le corps. La fiction m’offre un pas de côté. Je réfléchis à la même thématique des jeux de pouvoir en termes de classes sociales. »
Une fable politique
Récit d’une chute, Les Moribonds raconte les étapes de l’avilissement par le travail d’un vampire surpuissant, du seigneur à l’esclave. Le déclassement est le moteur de cette fable cruelle de la domination. « Le vampire, c’est, chez Marx, l’archétype du bourgeois qui suce le sang des prolétaires. Je ne me suis pas plongée dans Le Capital mais j’ai beaucoup lu le magazine en ligne gratuit Frustration et en particulier les articles de Nicolas Framont. Je suis imprégnée par toutes sortes de lectures qui infusent quand je construis mon récit. Au départ, j’avais ce vague désir de transposer la question des classes sociales dans une histoire de vampires. En imaginant le processus de délitement du statut du vampire dans ce monde de morts-vivants, le récit s’est articulé d’une traite, et j’ai pris beaucoup de plaisir à dérouler la logique des jeux de domination et de pouvoir sur les relations entre les personnages. En réalité, j’écris d’abord à l’intuition. La réflexion politique vient ensuite, quand j’ajuste et précise quelques dialogues sur le story-board. »
L’utopie perdue
Un autre monde était-il possible ? Dans une ferme à l’écart du monde, le vampire et les humains s’apprivoisent, les cartes sont rebattues et proposent un nouvel équilibre. Armé d’un marteau et d’une faucille, le vampire exploiteur se fait laboureur tandis que les humains cueillent des pommes et coulent du bon temps. Ce nouvel Éden a des relents utopistes. « Les humains profitent eux aussi du vampire. À partir du moment où ils sont en sécurité, protégés de la faim et du froid par un être supérieur, vampire, patriarche ou État, ils deviennent de plus en plus inconséquents, irresponsables, naïfs. C’est le retour en enfance. Le peu de pouvoir qu’ils récupèrent, ils en abusent. » La structure est pourrie, camarade !
La survie par le rire
Noir c’est noir. Il n’y aura pas d’issue. À l’horizon de l’imaginaire, la lucidité face à ce bad trip ramène à la prise de conscience dans le réel. Le titre de Moribonds devient prophétie, il contient en lui-même la menace écologique, l’incapacité des humains à s’unir et à penser l’humanité solidaire : « L’adjectif ‟moribonds” se calque à toutes les espèces, les morts-vivants sont par essence des moribonds mais les autres, vampires comme humains, sont aussi en sursis », prévient l’autrice qui montre aussi qu’au fond du gouffre, il y a la solitude de ce vampire qui a tout perdu et qui est aussi là pour nous rappeler que sans personne pour rire de lui ou avec lui, la vie ne vaut plus rien. « Rire est un moyen de survie », conclut l’autrice avec philosophie.