Interview

Interview avec Gilles Marchand et Cécile Dupuis

Comment est née votre collaboration et le désir de raconter cette histoire ?

Cécile Dupuis : On s’est d’abord croisés dans plusieurs festivals, puis vraiment rencontrés au Salon du Livre de Quiberon où on a pris le temps de discuter et de se faire découvrir nos univers créatifs. J’ai montré à Gilles mes petits carnets que je trimballe toujours dans mon sac et lui m’a lu ses poèmes. De là est née l’envie d’un projet commun.
Gilles Marchand : Oui, on peut dire qu’il s’agit d’une collaboration « parfaite » entre nous. Il serait difficile de trouver une page où on pourrait isoler une idée uniquement personnelle à l’un ou à l’autre. Certains mots ou phrases proviennent de Cécile, et des images de moi. Des intentions que j’ai eues sont nées à partir de ce qu’a dit Cécile. À telle enseigne que, parfois, je me suis demandé s’il fallait rajouter des mots sur ce qu’elle avait dessiné. Parfois, il a fallu que j’explore autre chose de manière à ne pas répéter ce qui était déjà dans l’image.
C. D. : À chaque étape, on a maintenu un dialogue continu entre nous. On a d’abord cherché une sorte de colonne vertébrale de l’histoire qu’on voulait raconter, ensuite on s’est attaqué à sa construction. À partir de là, j’ai fait des dessins et, petit à petit, j’ai story-boardé. Ensuite, en passant de l’image au mot, dans un découpage qui s’apparente pour moi à un travail musical, parce qu’il faut obtenir une rythmique dans la planche, tout en choisissant les bons angles, la bonne cadence.
G. M. : J’avais écrit une pré-voix off de tout le texte. Mais à un moment, j’ai dû le revoir intégralement. Il a fallu alors que je « novélise » notre histoire, de manière à rattraper par les mots certaines des intuitions qu’on avait eues. Ce qui nous a permis de matérialiser autrement le déroulé.

Votre héros traverse une sorte de labyrinthe à la manière d’un conte moderne, non ?

C. D. : Je pense qu’on devrait plutôt parler d’un récit initiatique, dans la mesure où Anton, notre personnage, s’engage sur le chemin qui va le mener à sa propre connaissance. De petits indices dans l’album laissent croire que ce n’est peut-être pas la première fois qu’il vient dans cette ville si mystérieuse…
G. M. : Notre idée de départ, c’était de raconter une errance, celle d’un personnage parti à la recherche de lui-même, pris entre réalité et imaginaire, dans une sorte de quatrième dimension, un peu à la manière de la série Twilight Zone. Il fallait que cette ville curieuse où débarque notre héros apparaisse à la fois familière et étrangère, ce qu’on a voulu rendre avec le nom de « Zanka ». Pour info, ce mot vient du slovène et veut dire « boucle », comme pour mieux suivre le héros dans une avancée qui va le ramener à son point de départ.

Est-ce que « Nos accords imparfaits » se veut en creux une réflexion sur le couple ?

G. M. : À la fois sur le couple et sur le monde dans lequel on vit. Ou comment on se laisse broyer dans des bullshit jobs qui détruisent jusqu’aux mots du quotidien dans ce couple en particulier. Ce non-sens qui gagne peu à peu Anton finit par le submerger.
C. D. : Moi, ce qui m’a intéressée, c’est cette installation progressive du silence. Après l’effusion des sentiments du début de la relation, comment arrive-t-on ou non à amadouer cette période un peu vertigineuse où on a beaucoup moins à se dire. Ces mots qui se font plus rares, c’est ce que j’avais envie de traduire en dessin. C’est aussi là où le dialogue entre silence et musique paraissait évident.

La musique joue presque un rôle à elle seule dans le récit ? Ce que suggère d’ailleurs le titre à sa manière ?

G. M. : L’idée, c’est de pouvoir accepter une certaine imperfection, que ce soit en général dans la musique, et ici en particulier pour Anton, notre personnage. La musique ne peut pas être uniquement constituée d’accords parfaits, elle se compose aussi d’autres tonalités plus complexes et plus riches. À partir de là, ça commence à devenir intéressant et inédit. D’ailleurs, l’idée de perfection peut être aussi bien un frein, un leurre, quand ce n’est pas une utopie. Face à un instrument, on a deux possibilités, soit on est bloqué, soit justement on passe outre. C’est ce que vit Anton, il est comme paralysé et a l’impression qu’il ne sait plus faire.
C. D. : Pour nous, l’idée du silence et des ellipses était tout aussi fondamentale. Il fallait aussi pouvoir la rendre par le dessin.

Vous êtes musiciens l’un et / ou l’autre ?

C. D. : J’ai toujours baigné dans un environnement musical, le monde des instruments et des musiciens est très présent dans ma vie. Moi-même, je joue de la flûte traversière.
G. M. : Moi, je joue de la batterie, de la guitare et de la scie musicale. En Lorraine où je faisais une « lecture musicale » comme cela m’arrive souvent, on s’est retrouvés avec Cécile et on a improvisé un concert ensemble.

Si vous deviez évoquer d’autres influences en dehors de la musique, ce serait lesquelles ?

C. D. et G. M. : Au-delà de la peinture, ce serait le cinéma très certainement, et Fellini en particulier. Huit et demi résonne particulièrement avec son personnage qui se sent perdu à un moment de sa vie, avec toutes ces images qui surgissent autour de lui.

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