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Le Petit Frère par JeanLouis Tripp

Le 5 août 1976, en Bretagne, sur la route des vacances, un chauffard percutait le petit frère de JeanLouis Tripp et prenait la fuite. Gilles n’avait pas douze ans. Il ne survivra pas à l’accident. Le dessinateur remonte le temps depuis ce moment où sa vie et celles de ses proches ont basculé. En reconstituant ses souvenirs, il explore le cœur intime de ce drame bouleversant et témoigne, à travers son odyssée, de la douleur, de sa quête d’apaisement.

Le besoin de témoigner

En racontant l’accident qui tua son petit frère, JeanLouis Tripp se transporte quarante-cinq années en arrière, aux origines de ce drame absolu tatoué sur son cœur, parcourant les sillons qu’il a creusés dans sa vie. « Je ne suis pas dans une démarche analytique. Je prends les choses comme elles viennent et il n’est pas exagéré de dire que ce livre s’est imposé à moi. C’est un livre sur le deuil, sur l’après, sur la vie qui continue », prévient-il.

« je crois que personne n’est préparé à la mort violente d’un proche qui n’est pas en âge de mourir. C’est une expérience qu’on ne peut pas comprendre si on ne l’a pas vécue. J’ai eu besoin de témoigner de cette expérience, de partager cette douleur, de rendre compte des déflagrations à plus ou moins long terme provoquées par cette bombe inattendue. »

« Depuis toutes ces années, je vis avec la sensation de cette main qui part et l’image ensuite de Gilles sur la chaussée. Je voulais saisir cet entre-deux, explorer en bande dessinée cette ellipse du réel. La planche du choc est d’ailleurs venue toute seule, je n’ai pas rencontré de difficultés pour la dessiner. » Fouiller les souvenirs, c’est voyager dans le temps, le temps vécu, le temps reconstitué, travailler avec les images figées et gravées, avec leurs sensations dans la mémoire : celles qui reviennent comme des flashs au fil des années, en leitmotiv dans les cases, avec leur réminiscence de panique, de détresse, d’impuissance, de colère et de culpabilité.

L’autopsie des émotions

Partager l’expérience du deuil, le sujet est difficile. Ici, JeanLouis Tripp approche le lecteur au plus près de son ressenti. Pour lui, « le principal écueil c’est le pathos. Je ne voulais pas d’un récit intellectuel mais je ne voulais pas non plus les violons et les grands orchestres. Raconter des choses vraies, c’est le principe commun de tous mes récits autobiographiques. Je ne fais pas de l’autofiction, je raconte frontalement les faits, sans en rajouter, sans lyrisme. Je veux rester au plus près de la chair, de ce qui se passe quand les émotions traversent le corps. C’est pourquoi je suis très attentif aux postures, à la gestuelle et au jeu des personnages. Il m’arrive de redessiner quinze fois une tête trop penchée pour trouver l’attitude la plus juste. »

À la recherche du souvenir

La vérité, rien que la vérité. C’est avec le « je » du présent que JeanLouis se remémore et met en scène sa démarche d’introspection. Iil a fallu commencer par rouvrir la vieille valise d’archives familiales restée chez sa mère. Les photos, les rapports de police, les décisions du tribunal s’intègrent dans les cases. « Ce n’était pas facile pour ma mère. Elle a accepté de m’aider pour faire vivre la mémoire de Gilles. Elle a aussi gardé plus de souvenirs que moi des événements. Or les souvenirs ont cette particularité qu’un indice suffit parfois à réveiller tout une séquence oubliée en tirant le fil. »

Apaiser la mémoire

On ne cicatrise jamais tout à fait.  « Plusieurs fois dans ma vie, la mort de mon frère est remontée sans crier gare alors que je pensais avoir surmonté le deuil. Dans les années 1990, avant de faire l’expérience de l’EMDR (une sorte d’hypnose), je n’avais même pas conscience qu’on pouvait considérer ce que j’avais vécu comme un traumatisme. »

Parmi les éléments constitutifs de la douleur : la colère, le sentiment d’injustice, la révolte contre le chauffard, l’indignation face au plaidoyer de l’avocat de la défense au tribunal. « L’aspect judiciaire témoigne d’une autre époque.

 « Après la mort de mon frère, dans ma famille, il n’était plus question d’évoquer le drame. Mes parents se sont reclus dans un château de douleur exclusive. Je pense qu’au contraire, il est important de parler. » C’est contre le silence, l’isolement et la solitude que le dessinateur se met à nu, non pas tant pour revivre cette tragédie personnelle que pour amener lecteurs et lectrices à partager, au-delà du deuil, une mémoire qui réunit et qui fait du bien.

Le Petit Frère

JeanLouis Tripp

Le Petit Frère

A travers le souvenir de son frère Gilles, disparu trop tôt dans un accident…